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Manifeste

 

"Les situations déshumanisantes ont ceci de précieux qu’elles préservent au cœur des dominés, la palpitation d’où monte toujours une exigence de dignité."

Edouart Glissant et Patrick Chamoiseau.

Lettre au ministre de l’Intérieur de la République française, Nicolas Sarkozy, à l’occasion de sa visite en Martinique.

1 – L’EUROPE ET NOUS

Le dos tourné à l’Afrique qui, apparemment, ne sait plus comment les retenir, des milliers de demandeurs de travail et d’asile, dans l’ensemble jeunes, se dirigent vers l’Europe, sur l’autre rive de la Méditerranée. Derrière des murs de barbelés et des textes de lois liberticides, celle-ci se barricade et protège ses frontières. Elle est interdite aux quêteurs de passerelles, à moins qu’ils rendent compte des moyens de leur intégration en son sein. Les critères sont économiques, linguistiques et culturels. La couleur de la peau et la religion musulmane entrent elles aussi en ligne de compte. Mais il ne faut pas le dire.

Il s’agit bel et bien du tri des travailleurs rentables, comme du temps de la traite négrière, mais aussi de la transformation des dominés et de leur assimilation.

Que s’est-il donc passé le long des cinquante dernières années de coopération franco-africaine et Union Européenne (UE)/Afrique-Caraïbes-Pacifique (ACP) pour que nous, peuples du Sud, soyons habités par un besoin presque incompressible d’Europe pendant que celle-ci s’octroie le droit de la sélection et du rejet, pudiquement, appelé "éloignement" ? Cette Europe est-elle capable de cohérence, de justice et de vérité dans ses rapports aux régions du monde qu’elle a, par le passé, dominées, en l’occurrence l’Afrique, puisque pendant qu’elle durcit sa politique migratoire, elle parle d’Accords de Partenariat Economique (APE), de zones de libre-échange, d’Union pour la Méditerranée (UPM) ? Elle ne le saurait parce que piégée par sa propre rhétorique et ses contradictions dans le cadre du capitalisme mondialisé dont les ravages sont désormais manifestes à travers les crises (financière, environnementale, alimentaire et énergétique) ainsi que les guerres de convoitises des matières premières stratégiques.

La crise est également morale et politique, dans la mesure où ce système concentre l’essentiel des pouvoirs financiers, technologiques et médiatiques entre les mains d’une minorité de gagnants qui, pour sauvegarder ses intérêts, a besoin de bouc émissaire. Celui-ci est tout trouvé dans l’étranger dont la présence physique serait une menace pour l’intégrité, l’identité, la sécurité et la croissance économique des nations riches, industrialisées.

En se servant des Africains, en temps de guerre (tirailleurs) comme en temps de paix (travailleurs), la France par exemple qui joue le rôle de chef de file dans la lutte contre les migrants contraints à la clandestinité,a contracté une dette, celle du sang versé, du travail gratuit ou mal rémunéré, des matières premières et des biens culturels souvent dérobés. Les veines du continent ainsi ouvertes donnent lieu à une hémorragie migratoire dont il est le premier à souffrir.

Minimiser, banaliser ou nier la gravité de leur part de responsabilité dans la traite négrière, le passé colonial et les ravages de la mondialisation néolibérale en Afrique participent à la légitimation des politiques migratoires xénophobes et répressives.

La "misère du monde" que la France et l’Europe ne sauraient accueillir est souvent évoquée alors que la misère ne s’installe et ne perdure que là où l’imposture et le pillage sont érigés en règles du jeu.

La responsabilité des passeurs et des migrants est, elle-aussi, mise en avant parce que plus facile à admettre que celle, plus grave, des Institutions financières internationales et de L’Union Européenne, pourvoyeuses de fonds et donneuses d’ordres ainsi que celles des Etats africains, soumis et soucieux de se comporter en "bons élèves".

Deux des réalités qui attestent l’étroitesse du lien entre les flux migratoires transsahariens et la mondialisation subie sont d’une part, le profil des migrants et d’autre part, le contexte des années 90 où les méfaits des programmes d’ajustement structurel du FMI et de la Banque mondiale, ont commencé à se faire sentir. Les récents flux migratoires sont essentiellement composés de travailleurs compressés, licenciés, de jeunes diplômés ou non en quête d’emplois, de paysans, de pêcheurs et d’éleveurs, progressivement privés de la possibilité de vivre dignement de leur travail.

2 – LE DEFI INTELLECTUEL, MORAL ET POLITIQUE

Le pire est à venir avec l’aggravation de la crise dont souffre le capitalisme mondialisé et les nouveaux verrous de l’Europe en voie de bunkerisation. Il s’agit de la directive « retour », du pacte européen sur l’immigration et l’asile ainsi que l’Union pour la Méditerranée (UPM). Cher aux autorités françaises le pacte, qui pourra être signé en octobre 2008 invite les Etats membres de l’UE à privilégier l’entrée de la main d’œuvre qualifiée, à améliorer les procédures d’intégration des Etrangers non communautaires en situation régulière et à faire preuve de la plus grande fermeté dans l’expulsion des « illégaux ». Quant à la directive "retour" adoptée par le parlement européen, le 18 juin 2008, elle vise à harmoniser la durée de la rétention administrative qui peut aller jusqu’à 18 mois et à bannir pour une durée de 5 ans, les migrants pris sans titre de séjour.

Ce verrouillage des frontières étant insuffisant à garantir à l’Europe forteresse la protection de ses frontières, l’Union pour la Méditerranée (UPM) (créée le 13 juillet 2008) devra y contribuer en renforçant le rôle de gendarme de l’Afrique du Nord à la fois dans la surveillance de ses propres ressortissants et ceux de l’Afrique Subsaharienne. L’Europe promet à l’Afrique du Nord, dans le cadre de l’UPM, la liberté de circulation des étudiants, des chercheurs, des opérateurs économiques ainsi que de nombreux projets de manière à concrétiser, enfin, la zone de libre échange prévue dans le processus de Barcelone.

Camouflée par la rhétorique sur la pauvreté des Africains qui serait congénitale et de l’aide publique au développement dont ils auraient besoin, les rapports de domination qui caractérisent le système capitaliste continuent de creuser les différences de niveau des revenus et des conditions de vie des populations des deux rives de la Méditerranée.

Grave et hautement édifiante, quant au sens de la construction européenne, l’évolution actuelle des relations euro-africaines pose d’abord et avant tout la question de l’altérité, de la dignité, de la liberté et de la responsabilité.

3 – L’APPEL DE EVO MORALES

Il rappelle que jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale, les Européens sont partis, par dizaines de millions, à l’assaut du monde pour échapper "aux famines, aux crises financières, aux guerres ou au totalitarisme et à la persécution des minorités ethniques". Ils n’ont pas eu besoin de la permission des peuples dont ils envahissaient les territoires et qu’ils assujettissaient. Après avoir décimé une bonne partie des Amérindiens, il a fallu que les conquérants aient recours à des millions d’Africains dans le cadre du commerce triangulaire avant de poursuivre le pillage du continent noir dans le cadre de la colonisation. "Promouvoir d’un côté la liberté de circulation des marchandises et des flux financiers alors qu’en face nous voyons des emprisonnements sans jugement pour nos frères qui ont essayé de circuler librement revient à nier les fondements de la liberté et des droits démocratiques", fait remarquer Evo Morales.

Les émigrés garantissent à leurs pays des fonds supérieurs à l’Aide Publique au développement (APD) qui n’a jamais atteint, comme promis, les 7% du PIB des pays riches et industrialisés. "L’Amérique latine a reçu, en 2006, 68 milliards de dollars de transferts financiers de ses émigrés, soit plus que le total des investissements étrangers dans nos pays. Au niveau mondial, ces transferts atteignent 300 milliards de dollars, et dépassent les 104 milliards de dollars octroyés au nom de l’aide au développement. Mon propre pays, la Bolivie, a reçu plus de 10% du PIB en transfert de fonds des migrants (1,1 milliards de dollars) soit un tiers de nos exportations annuelles de gaz naturel."

"Au nom du peuple de Bolivie, de tous mes frères du continent et des régions du monde comme le Maghreb et les pays de l’Afrique, je fais appel à la conscience des dirigeants et députés européens, des peuples, citoyens et militants d’Europe, pour que ne soit pas approuvée le texte de la "directive retour". Telle que nous la connaissons aujourd’hui, c’est une directive de la honte".

Une politique migratoire bénéfique pour les deux continents passe, selon lui, par la réparation, une fois pour toutes de "l’énorme dette historique, économique et écologique que les pays d’Europe ont envers une grande partie du Tiers-Monde, et qui ferme définitivement les veines toujours ouvertes de l’Amérique latine. Vous ne pouvez pas faillir aujourd’hui dans vos "politiques d’intégration" comme vous avez échoué avec votre supposée "mission civilisatrice" du temps des colonies".

En plus de Evo Morales et du Président vénézuelien, Hugo Chavez, les dirigeants argentin, équatorien, uruguayen, péruvien, brésilien… ont tous réagi et se sont fait entendre lors de la Réunion du Mercosur le 1er juillet 2008, Tucuman (Argentine). Réunis au même moment (les 30 juin et 1er juillet 2008) à Charm-El-Cheick, en Egypte, les chefs d’Etat africains avec qui les dirigeants latino-américains voulaient faire cause commune, n’ont pas fait la moindre allusion à la directive « retour ».

La nécessité d’une riposte au pacte sur l’immigration et l’asile a, toutefois, été évoquée par le Ministre des Affaires Etrangères du Sénégal, Cheikh Tidiane Gadio, qui a invité les pays africains à « se concerter et se démarquer nettement des partenaires européens. » Pour lui, il s’agit de « promouvoir fermement (leur) vision d’une immigration concertée et non choisie, d’une approche globale et non ciblée. » Quant à l’Union pour la Méditerranée (UPM), le Guide de la Révolution Libyenne Mouammar Kadhafi voit dans son élargissement à tous les pays européens le souci de sauvegarder leur unité sur une base qui divise le continent en une Afrique blanche et une autre noire. Le Président sénégalais Abdoulaye Wade y voit, pour sa part, l’amputation du continent de sa partie Nord.

Souvent isolées, non concertées et non partagées avec les populations, ces prises de position de la classe politique africaine n’ont que peu d’incidences sur le cours des événements. Pour être forte, crédible et respectée dans les mois et les années à venir, face au durcissement de la politique migratoire européenne, l’Afrique des gouvernants et des peuples devra imaginer la politique et l’économie autrement, en termes de relocalisation et de recentrage sur les Hommes et les Femmes, en l’occurrence, ceux et celles qui ont le plus besoin d’écoute, d’appui et d’accompagnement.

4– RESISTANCES, REFONDATION CULTURELLE ET RECONSTRUCTION

Que sommes-nous devenus pour que, de nouveau, comme du temps de la traite négrière, nous soyons l’objet de tris, de poursuite, d’arrestation et d’enfermement ? Et pourquoi tant d’Africains et d’Africaines, dont une majorité de jeunes s’imaginent que le meilleur est nécessairement ailleurs et tournent le dos au continent sans que rien ne puisse les retenir ? Pourquoi souffrent-ils et meurent-ils, chaque année, par milliers, sans que nous, leurs aînés, puissions les secourir ni même nous indigner ?

Les réponses à ces questions fondamentales se situent là où la culture et l’économie s’entrecroisent pour donner un sens à l’existence. L’esclavage, la colonisation et la néocolonisation auront souvent eu raison de notre volonté et de notre capacité de puiser en nous-mêmes et autour de nous, les raisons et les moyens de vivre debout et ensemble. Nous le pouvons et nous nous le devons, aujourd’hui, plus que jamais, au regard des effets destructeurs du modèle économique dominant. Souvent présentées comme dépassées, nos croyances, nos pratiques, et nos valeurs de solidarité doivent être revisitées et adaptées aux exigences d’un développement social et écologique qui rime avec respect de la vie et de l’environnement. Elles devront nous permettre de nous assumer, de nous affirmer et de nous engager, ensemble, avec d’autres citoyens du monde en quête d’alternatives, dans la reconstruction de l’Homme, du lien social ainsi que des écosystèmes.

Immensément riche de ses ressources naturelles mais surtout en hommes et femmes de dignité, de talents et de compétences dont sa diaspora, l’Afrique n’a pas à mendier une place dans l’ordre du monde, tel qu’il est, c’est-à-dire source de bien des malheurs. Elle se doit, au contraire, de prendre une part active à l’analyse des causes profondes de cet état des lieux et de repenser sa propre place et son rôle dans l’édification d’un monde véritablement fraternel et solidaire. Cette perspective, qui fait appel à la créativité politique et artistique, ouvre la voie à un nombre considérable d’actions concrètes de transformation économique et sociale, culturellement pertinentes, maîtrisables à la base par le plus grand nombre en l’occurrence les jeunes et les femmes. Elle passe par la réhabilitation de la souveraineté nationale et la création de valeur ajoutée aux niveaux local et national de manière à garantir aux candidats au départ l’emploi durable, le revenu décent, l’éducation, le logement, les soins de santé, l’eau, l’électricité et un cadre de vie sain. Dans l’accompagnement des retournés de Ceuta et Melilla, le FORAM expérimente un certain nombre d’initiatives qu’il saura partager avec tous ceux qui le désirent.

5– ROLES DES MOUVEMENTS SOCIAUX, DES ARTISTES ET DES INTELLECTUELS

"L’Autre monde possible" que les mouvements sociaux et altermondialistes appellent de leurs vœux, est bien celui où chacun pourra arpenter les avenues de la terre sans baisser la tête ou l’échine, dans le respect mutuel. Il est également l’affaire des artistes et des intellectuels notamment en Afrique où notre capacité d’indignation, de résistance et d’invention est défiée, nos consciences endormies et nos voix souvent étouffées.

Mieux que les capitaux et les nouvelles technologies de l’information qui n’en sont pas moins importants, la culture devra, en somme, permettre à l’Afrique de relever les défis de l’après-mondialisation. Ils sont considérables. Les mouvements sociaux, altermondialistes, les candidats qui sont impliqués dans "Migrances 2008" s’attèleront plus particulièrement à l’élaboration et à la proposition d’une vision nouvelle du présent et de l’avenir, fédératrice et exaltante.

L’Association des artistes et des intellectuels pour l’éthique et l’esthétique est l’une des composantes du FORAM qui lui permet de mobiliser ces acteurs dans la poursuite des objectifs qu’il s’assigne dans différents domaines dont la réflexion sur les causes profondes de l’émigration et l’accompagnement des victimes de la criminalisation de ce phénomène. "MIGRANCES 2008" qu’il initie fait suite aux journées commémoratives de Ceuta et Melilla en 2006 et à "MIGRANCES 2007".

 
 

 
 

 
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